le CDLMDA

 

Les couloirs de la mort ne sont souvent que de simples couloirs. Ternes. Où le regard n’accroche pas.

 

Ni sur un paysage bucolique, ni sur une nature morte, même pas une croûte quelconque d’un peintre obscur du XIXe.

 

Il peut y avoir tout une série de portes, de plinthes, d’interrupteurs, pas de quoi évader notre esprit. Sauf si on considère la série de portes comme des issues de secours, des portes donnant sur des rêves. Mais on a des doutes…On est presque sûrs qu’elles ouvrent sur des pièces grises, des bureaux d’agents administratifs et pourquoi pas des placards à balais ou pire, des salles de tortures.

 

 

 

Certains couloirs ont des barreaux aux fenêtres quand il y a des fenêtres, ce qu’il y a certainement de moins sûr dans un couloir de la mort. De ses fenêtres nous pourrions entrapercevoir les murs gris de la cour, des miradors, des barbelés et des hommes peut-être, aussi gris que les murs et sûrement un ciel gris et des chiens avec la langue qui pendent, qui attendent, un mot de leur maître pour s’élancer contre un qui n’en puisse plus et qui se mette à courir, à vouloir escalader ces murs, s’accrocher aux barbelés, alors là oui, les chiens se précipiteraient et en feraient leur affaire.

 

 

 

De ces fenêtres, on pourrait au loin, apercevoir un arbre, un brin d’herbe, un oiseau, un semblant de vie. On ne préfère peut-être pas, voir ce que nous ne verrons plus.

 

 

 

La lumière des couloirs de la mort vient souvent des néons, froide. On se prépare à mourir, faut dire, alors habituons notre corps petit à petit au froid, au vide, au rien.  Rien de feutré et de doux dans ces couloirs. Rien à voir avec des couloirs de lieux de soins palliatifs. Personne pour nous tenir la main au moment fatal.

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, je grimpe les marches du tribunal de grande instance. Il pleut.

 

J’ai acheté un parapluie rose, moi qui n’aimais pas les parapluies. Je voulais rompre la grisaille. J’aime cette idée de moi avec un parapluie rose. Je monte les marches, ferme le parapluie, le secoue, j’entre par cette grande porte qu’on a voulu imposante, comme les marches, comme l’édifice, sûrement pour nous faire sentir qu’on est des pas grands choses, que nous sommes comme des miettes. Je suis stoppée par un portique de sécurité et deux vigiles. Ouverture de sac. C’est à moi de l’ouvrir, le sac. Je soulève le carnet de notes pro, le carnet de notes perso, l’agenda, le portefeuille, les clefs…mais ils s’en fichent de ma vie, à peine ils regardent. Je laisse mon parapluie rose dans un coin et je monte le grand escalier.

 

 

 

Il est déjà là, en costume. Il prend soin de lui maintenant qu’il est loin de moi. Il a un masque médical devant la bouche. Je me demande ce qu’il a encore inventé. Je lui demande ça va ? Qu’est-ce que tu as ? On est debout là, gêné l’un par l’autre. On met cinq minutes à débiter des mots normaux, à retrouver nos voix habituées depuis si longtemps l’une à l’autre. Les regards sont soutenus ou se perdent au loin.

 

 

 

Vite on se trouve à court et viennent les mots qui coupent, déchirent, cassent, fouaillent dans le ventre. On se met de travers. On savait que ce serait difficile, ce moment-là.

 

 

 

Il dit qu’il n’est plus en colère contre moi. Non, il ne l’est plus.

 

 

 

Je dis qu’il faut peut-être attendre dans le couloir. C’est ce qu’ils m’ont dit en bas, d’attendre dans le couloir des affaires familiales. Il hausse les épaules. Je prends mon sac et je gravite, à gauche du grand escalier.

 

 

 

Le couloir déborde de monde. Il dégueule dans le hall. Il n’en peut plus des affaires familiales. Des hommes jeunes, des femmes entre deux âges, des maghrébines avec foulards, des bien mises et moi.

 

Je reste debout. Mon avocat est en retard. Il avait prévenu.

 

 

 

Le couloir est long d’une dizaine de mètres. Des murs sombres sans accroches. Des sièges le long d’un des murs. Au fond, on est aveuglé par la lumière blanche du dehors. Une grande lumière au bout. Dès le premier jour, lorsque je lui ai dit que je voulais partir, j’ai regardé le ciel lourd d’orage au-dehors et j’ai su que je plongeais alors dans un long tunnel, comme ce que je voyais des nuages sombres de l’orage et de l’éclaircie, là-bas, à l’horizon. Je me suis persuadée d’aller coûte que coûte vers cette lumière. Il n’y avait pas de retour en arrière possible.

 

 

 

Il arrive avec son avocat, noire, elle est noire avec une robe noire et le col en dentelle est encore plus blanc dans tout ce noir. Elle a compris que c’était moi, l’autre. Elle ne me regarde surtout pas, mais il me présente, alors elle me serre la main brièvement. Elle ne veut aucun contact. Je suis aujourd’hui celle à abattre.

 

 

 

En revenant vers moi, il me dit : ce n’est qu’un jeu, ce qui va se dire là, ce n’est qu’un jeu. Moi, ce qui m’importe c’est ce qu’on ne se dit pas, que je ne lise plus tes textes, que je ne partage plus ça avec toi.

 

Tu n’es pas obligé.

 

Quoi ?

 

Ce jeu.

 

 

 

Des larmes roulent de mes yeux. Je m’essuie avec ma manche.

 

 

 

Je suis heureux que tu pleures, je croyais que tu étais un cœur sec.

 

J’hausse les épaules. Je vais m’asseoir.

 

J’éponge. Je sais qu’il y a de la douleur, de part et d’autre. On n’efface pas trente ans d’un revers de manche.

 

 

 

Il faut que le temps passe et s’écoule plus vite. Je prends mon portable et je vais sur ma boîte mail. Je règle quelques affaires. Autour de moi chacun attend de passer devant le juge. Les avocats arrivent et toujours commencent par dire bonjour et un mot à leur client. Tout de suite après, ils rejoignent leurs collègues et parlent des études du fils de l’un, la procédure de telle affaire leur posant un souci. Ils s’insurgent contre la juge qui prend le temps de voir chacune des parties. Toujours, elle prend le temps.

 

 

 

J’attends comme tout le monde et nous sommes tous obligés d’attendre patiemment. Pourtant je trouve ça bien que cette juge prenne le temps avec chacun. Qu’elle ne fasse pas ça par-dessus la jambe.

 

 

 

On est dans un couloir de tristesse, d’amertume, de rancœurs. Pourtant, il y a eu des rencontres, des passions, des attentes, des promesses, des années, des enfants, des pleurs, des rires, du sexe, parfois de la violence, des mensonges, de la colère. Nous sommes dans le couloir où des vies se déposent. Le couloir de la mort de l’amour.

 

 

 

Celui qui attaque passe d’abord, seul avec le juge. Il entre.

 

Je suis calme. Je n’ai rien à cacher. Je me sens droite à l’intérieur.

 

Vient mon tour.

 

Une table de quinze mètres. Une table de réception pour un repas frugal.

 

Elle me pose des questions, les enfants, la voiture, les maisons…

 

Je réponds. Je n’ai pas de bâton pour me battre.

 

Oui, je suis partie parce que j’étais arrivée en dessous du niveau zéro.

 

Tout le monde entre. Les deux avocats en robe de service et lui.

 

Il se penche beaucoup vers elle et lui glisse vers l’oreille des mots d’attaque, des mots qui mordent. Elle se doit de les répéter. Mon client dit que…et ce qu’il dit est de plus en plus à côté de la plaque.

 

Mon avocat contredit et moi aussi, le plus doucement possible.

 

Le sien verdit, pâlit, car au fur-à mesure il comprend qu’il n’a pas pris la mesure du personnage.

 

Je me rends compte aussi à ce moment-là qu’il est devenu fou.

 

Mon avocat réagit. Il a du mal à se contenir.

 

Après quelques invectives de part et d’autre. Je réalise que je suis restée en retrait.

 

Je sors une phrase qui tranche et la juge rebondit pour mettre le point final.

 

 

 

Ps :

 

Mon avocat me prend à part et je n’aurai pas de dernier regard pour ce couloir. Il me dit seulement : Et bien…je comprends que….

 

J’ai envie de rire, d’un rire salvateur.

 

Je descends l’escalier, je reprends mon parapluie rose. Il ne pleut plus.

 

VLM

2018