VIOLENCES

Comment se rappeler d’une première fois après toutes les fois ?

Le visage doux.

Le visage d’où le regard nous dit

combien nous sommes aimée, adorée,

que nous sommes la plus belle fleur du jardin.

Celle qu’il a choisit.

 

&

 

Pourquoi ce visage là

un jour,

   change ?

Se transforme,

(As-tu déjà vu un visage se déformer à ce point ?)

devient plis,

rictus.

Le corps lui,

transpire,

suinte,

devient nauséabond.

Pourquoi se raidit-il à ce point ?

Ne devient-il que muscles de fer,

pinces, tenailles…

Pourquoi son visage vient-il se plaquer contre le tien,

si près que tu vois trouble.

Et pourquoi deviens-tu

de la simple fleur d’un jardin paradisiaque

une déjection

une grosse merde

la pire des connasses ?

 

&

Il faut que tu te taises.

Que tu arrêtes tout de suite.

Tu entends ? Est-ce que tu entends ?

Tu es sourde ?

Parce qu’il ne va pas te le répéter cent mille fois.

Il faut que tu arrêtes tout de suite !

Et c’est ce que tu fais .

Dans un tremblement

tu dis  oui, oui, j’arrête, j’arrête…

Arrêter quoi ?

Tu ne le sais  pas

de vivre ? de respirer ? d’être ? de penser ?

Tu dis:   calme toi.

Et ça il ne faut pas.

Moi, me calmer ?

Pourquoi faudrait-il que je me calme ?

Tu t’en veux d’avoir mal dit, mal fait, d’avoir trébuché.

 

&

 

Tu te replies

Ton corps est entièrement noué.

Tu ne penses qu’à une seule chose

que ça s’arrête.

Que rien ne vienne amplifier.

Tu as peur.

Tu ne sais pas jusqu’où ça peut aller…

Tu n’as pas conscience que ce n’est que le début

et que parfois

 tu iras jusqu’à penser

mais qu’il me tue, qu’on en finisse.

 

&

 

Il a claqué la porte.

Le mur a tremblé.

Tu n’avais jamais vu quelqu’un se mettre dans un tel état.

Tu te mouches avec les doigts,

tu pleures encore.

Tu te dis que continuer ne va pas être possible.

&

 

Il est revenu.

Le regard de chien battu attendant qu’on l’appelle pour une caresse.

Il se met dans un coin, comme pour se lécher une patte.

Il dit:  j’m’excuse.

Il s’approche doucement.

Il te prend doucement dans ses bras.

J’m’excuse.

Il t’enveloppe

t’anesthésie.

Et tu n’as plus froid.

 

&

 

De loin en loin ça revient.

De temps en temps.

Mais entre, il y a la vie qui va à cent à l’heure.

Enfin ! tu as l’impression de vivre !

Il est formidable ! Il a des idées révolutionnaires, celles qui, écrites dans les livres, te faisait rêver : la route, la vie comme elle vient, l’espérance, le Carpe Diem et même, sans rire il te parle d’écologie, de monde nouveau, de non-violence.

Il est brillant, intelligent, il parle bien. Il t’aime, toi, et ça tu n’en reviens pas.

Il te dit que tu le sauves. Que sans toi, il serait perdu.

Toi aussi tu as ce sentiment qu’avant lui, la vie n’était rien qu’un long fleuve d’ennui. 

Le premier jour où tu l’as croisé à la cafétéria, elle t’avait pourtant prévenue, cette fille.  “Ne t’approche pas de celui là, c’est qu’un sale connard”.

Tu n’as pas écouté Tu n’as pas écouté ce que tu as cru être une pauvre fille alors que sans doute c’était un ange.

Tout de suite ta mère s’est méfiée. Elle n’a pas eu les bons mots. L’a traité de va-nu pieds, de vagabond. Et quand bien même, elle t’aurait dit, il est violent, cela n’aurait fait que renforcer le lien. Elle ne pouvait pas comprendre de toute façon. Depuis toute petite tu te sentais une extra-terrestre, tu partais enfin vivre sur ta planète.

Tu n’es pas une victime. Tu l’as voulu.

 

&

 

Il est conscient, lucide.

Il sait qu’il peut vendre des tapis. Il se méfie de lui même. Prend des boulots d’usine.

Toujours il travaille.

On ne peut pas le lui reprocher.

Il a toujours bossé, trouver un job.

Même s’il reste peu à la même place.

La plupart du temps, c’est de l’intérim, donc flouté.

Mais toujours, ensuite, chaque poste pris, fini en eau de boudin.

C’est de leur faute, toujours.

Il est trop intelligent, incompris. Il fait plus qu’on ne lui demande.

Il repère vite les faiblesses et les forces de chacun.

Changement de postes, changement de villes.

Vous traversez la France.

Tu n’es pas étrangère à ces changements, l’esprit de la route..

Tu rêves de grandes étendues, de nomadisme.

Tu ne te rends pas compte que cela devient une fuite.

Tu as des doutes, parfois…

Lorsqu’on te dit :

tu peux rester, mais pas lui.

Lorsque, finalement tu trouves ta place, tu soufflerais bien là, tu es appréciée,

mais on vous pousse dehors parce que sa présence devient pour les autres, intenable.

Tu te voiles la face, entre dans le jeu de croire que vous êtes incompris,

Tu te caches de plus en plus, tu fuis pour que ce qui se vit entre les murs demeure masqué.

 

&

 

Tu es trop large

oui, c’est toi qui est trop large

il se perd

il a besoin de se sentir serré

et il faut, il faut, aller au bout de ce désir contenu.

Dès que c’est enclenché, aller au bout

alors, ça tape, tape, tape dans tes reins.

Tu te prends parfois pour un marteau piqueur.

Tu te dis qu’un jour

dans le lit

tu réussiras à creuser un trou.

Tu protèges ta nuque.

Tu sens qu’elle pourrait casser.

Tu connais les astuces, les positions

pour ne pas avoir trop mal

pour ne pas étouffer.

Tu pries pour que ça aille très vite.

Tu t’es rendu compte qu’il ne fallait pas trop le laisser sans

trop longtemps

sinon, tensions

la colère sourde, la colère plus forte, la colère encore.

Cela devient stratégique.

 

&

 

L’amour s'effrite.

Tu croises d’autre hommes

des hommes comme des bouées

comme des rochers

dans ta mer

comme des îles.

Trois hommes

des hommes qui voient ce que tu ne voies pas.

Il te faudra ces trois hommes pour venir à bout de ton aveuglement.

Trois hommes avec lesquels ton esprit s’échappe à défaut du corps.

Trois hommes que tu aurais pu suivre à l’autre bout de la terre au moindre signe.

Des hommes comme des fenêtres.

 

&

 

Un jour, il te casse un œuf sur la tête.

Un jour, il t’envoie une cruche d’eau à la figure.

Un jour, il renverse une assiette, il balaie d’un revers de la main ce qu’il y a sur la table…

Un jour son poing traverse le mur.

D’autres jours se sera la chaise, une lampe, un ordinateur.

Mieux vaut casser des objets que de taper sur les enfants ou même sur toi, n’est-ce pas ?

Il ne te frappe pas. Jamais.

Aux enfants, un bon coup de pied au cul. Une bonne grosse fessée. Des gifles à décrocher la mâchoire.

Il préfère l’humiliation. Le coin. Les excuses forcées.

Quand la colère est trop forte, comme une houle, il lui arrive de pousser fort, trop fort, d’étrangler, de porter haut le cou, de compresser, de plaquer contre le mur.

Vous vous en sortez avec quelques bleus sur les bras, quelques marques rouges autour du cou qui se dissipent en quelques heures.

Plus fort que la violence physique, il y a les mots, les mots qui rabaissent, qui font des bleus à l’âme, des bleus qui ne cicatrisent pas.

  

&

 

Le silence est de mise.

La violence est niée.

Chacun de nous l’avale

et elle se planque là comme une boule au creux du ventre.

 

&

 

La chienne,

il veut la dresser.

Il veut qu’elle lui obéisse.

Il la punit pour lui apprendre.

Un dimanche, nous sommes assignés au salon.

Et dans le jardin, on l’entend hurler, jeter la chienne à terre, elle crie, elle pleure.

Les enfants veulent réagir. Je les en empêche. Je suis tétanisée.

Je crois que si ce n’est pas la chienne, ce sera nous.

Ce moment restera gravé dans nos mémoires.

Pourquoi n’ai-je pas réagi ?

Pourquoi ai-je fais tampon ?

 

&

 

Depuis que tu le connais tu aurais pu t’apercevoir qu’il n’avait pas d’amis.

Vous allez en avoir, mais de déménagements en déménagements, ils n’y verront que du feu.

Vous ne restez pas deux ans au même endroit.

Petit à petit, tout de même, tu te sens isolée. Les gens ne viennent plus vous voir, les enfants devenus, grands, partis trop tôt, fuient.

Le silence se lève :  On ne vient pas car on a pas envie de le voir.

Tu regarde les choses en face, et petit à petit, tout émerge.

Tu t’étouffes dans ce silence.

 

&

 

Il sait.

Il connaît sa colère.

Il tente de la maîtriser.

Il sort de la maison dès qu’il la sent monter en lui.

 

&

 

Tu as recommencé à écrire.

Il te pousse d’ailleurs dans cette voie.

Tu lui en est reconnaissante.

Puis tu commences à travailler.

Tu rencontres des gens, tu ouvres ton monde. Les uns et les autres t’apprécient.

Il n’y a pas de jugement, de colère entre toi et eux. Tes actes n’amènent aucun débordement de leur part. Tu prends conscience de tes qualités, de tes manques qui ne deviennent pas, aux yeux des autres, des cataclysmes.

Le travail devient refuge.

Lui, en profite, ne travaille plus, réfléchit sur la suite à donner à son parcours, lui, qui a tant travaillé, fait des boulots de merde pour vous nourrir.

C’est ok pour toi, il l’a bien mérité.

Mais au bout deux ans, quelque chose dysfonctionne.

Rien n’avance ou peu.

Tu rentres chaque soir dans une maison de plus en plus sale.

Les enfants te l’ont dit. Il passe ses journées devant l’écran à visionner des vidéos et des séries. Il ne se lève qu’un quart d’heure avant ton arrivée pour commencer à préparer le repas.

Tu te surprends à pleurer sur la route.

Rentrer chez toi devient pesant.

Tu retardes de plus en plus ce moment.

Tu prends tout ce qui passe pour ne pas être présente le week-end.

Chaque soir, pourtant, tu relativises, tu t’efforces…

Tu ne fais pas de remarques sur l’état de la maison, tu serres les dents.

Tu parles de ta journée, lui demandes ce qui s’est passé dans la sienne.

Vite, il reprend sa place devant son écran.

De plus en plus souvent, pourtant, il est en tension et au bout d’une demi-heure après que tu sois rentrée, la colère éclate, sur ce que tu dis, ce que tu penses...tu ne sais plus quoi faire pour que les soirées ne virent plus au sombre.

 

&

 

Tu ne peux t’empêcher de tout voir en noir.

Tu le regardes et voudrait qu’il disparaisse.

Aussitôt tu t’en veux de penser ça.

Mais cela revient comme un leitmotiv et de plus en plus souvent, fortement.

En fait tu ne vois que cet échappatoire là pour te sauver

                                                                                   qu’il meurt.

 

&

 

Tu ne sais pas à qui en parler.

Tu as tellement fait semblant.

Tes amis ? Tu as peur qu’ils te fassent prendre une décision mais que tu leur en veuilles un jour.

Un psy ? Non, pareil.

Tu as peur.

C’est un jour où tu ne t’y attends pas.

Loin de chez toi.

Dans une chapelle.

Tu es seule.

Tu te mets à parler.

Tu dis tout de ce fardeau, tout ce dont tu ne peux plus.

Et là tu sais qu’il te faut partir

c’est une absolue certitude

tu deviens en quelques minutes

un roc.

Trois jours après, les mots sortent :

Je ne peux plus, c’est fini.

Tu te retrouves avec quelques sacs

dehors.

 

&

 

Aujourd’hui, tu prends conscience.

Aujourd’hui, tu te reconnais

victime

Aujourd’hui, tu te reconnais

actrice

de cette violence

en l’ayant laissé se déployer

en ayant fait tampon

en ayant fait silence

Tu te sens fautive

tu ne l’as pas aidé

lui

ni tes enfants.

Il te dira plus tard

qu’il ne se met plus en colère,

depuis qu’il ne vit plus avec toi.

Une de tes filles a dénoncé sa violence.

Elle n’a plus voulu continuer de vivre.

Les autres enfants ne veulent plus le voir.

Tu arrives encore à avoir pitié

Tu as de la colère contre lui mais aussi contre toi.

Tu t’en veux.

tu t’en veux

tu t’en veux

de ne pas avoir dit STOP

dès le premier jour

dès la première fois.

Tu te sens cassée de l’intérieur à tout jamais

Des morceaux de toi brinquebalent à chacun de tes pas.

Il n’existe pas de super glue pour recoller les lambeaux du cœur

encore moins pour ceux de l’âme.

 

Le silence est parfois pire que la violence.